Mathieu da Costa, interprète de talent

Un des personnages clé de la création de relations entre premières nations de l’Acadie et de la Nouvelle-France est un interprète talentueux dont l’appréciation historique par un plus large public n’est qu’assez récente. Gagnant à davantage être connu, Mathieu da Costa est la première personne d’origine africaine à fouler le sol de ce qui deviendra plus tard le Québec et le Canada. Comme les documents d’époque le prouvent, ses services furent très estimés.

Patrick Hacikyan/

Mathieu da Costa est issu d’un des peuples d’Afrique ayant été visités par les Portugais au 16ème siècle. Nous sommes à l’aube du 17ème siècle, depuis un siècle déjà, il existe une tradition chez certains membres de peuples et nations d’Afrique d’exercer le métier d’interprète pour le royaume du Portugal ou encore pour d’autres royaumes d’Europe lors de leurs expéditions. Les navires portugais transitaient souvent par l’Afrique en empruntant la route des épices. Le Portugal effectuait du commerce et entretenait des relations cordiales avec plusieurs royaumes d’Afrique, dont le Congo. Le commerce effectué par le Portugal ne comprenait que de manière mineure la traite d’esclaves. Au Portugal, dans la capitale, il existait une présence de plusieurs centaines de personnes noires dont certaines étaient des personnes libres. Certains, forts de leurs connaissances linguistiques effectuent le métier d’interprète. Mateus da Costa est donc un polyglotte et un homme dont les services sont en demande. Il est un homme noir qui parcourt l’Europe en tant qu’homme libre. Il a déjà travaillé auprès des Portugais en tant qu’interprète. Sa facilité à apprendre la langue fût telle qu’il se tailla une réputation professionnelle enviable.

Mathieu da Costa

Mathieu da Costa

En 1604, il s’engage auprès de Pierre Dugua de Mons, l’homme qui fonda le poste de traite de Tadoussac, en 1600, en Nouvelle France. Celui ci prépare une expédition pour fonder les premiers établissements en Acadie. Pierre Dugua de Mons établira à cette occasion ses premiers contacts avec des autochtones, dont les Mi’kmaq. Mathieu da Costa, en plus des langues d’origine Africaine qu’il connait, sait parler le Portugais, le Français, et le Flamand. Il sera donc de ce voyage où se trouve aussi d’ailleurs Samuel de Champlain. À cette occasion, un premier établissement se fera sur l’île Sainte-Croix, puis l’année suivante, le fort de Port-Royal sera construit par l’équipage, là où se situe aujourd’hui la ville de Annapolis Royal, en Nouvelle-Écosse, au Canada.

Drapeau d'Annapolis Royal

Drapeau de la ville d’Annapolis Royal, où a été établi Port Royal, en présence de Mathieu da Costa.

C’est dans ce contexte que Mathieu da Costa aidera Pierre Dugua de Mons, ainsi que d’autres marchands venus au courant de l’expédition, à établir des relations avec les Mi’kmaq surtout, mais aussi avec les Innus (Montagnais). Les Mi’kmaq sont présents dans les territoires de la future colonie de l’Acadie, ainsi que dans la péninsule gaspésienne. Les Innus seront rencontrés lors de voyages qui entreront dans le golfe du Saint-Laurent. Ces derniers se situent plutôt sur la rive nord du fleuve. Il y eût de manière probable un certain temps d’adaptation par lequel notre interprète à dû passer, pour connaître les us et coutumes ainsi que les expressions des peuples autochtones qu’il rencontra.

Mi'kmaq

Habitation Mi’kmaq

Couple Mi'kmaq

Deux personnes Mi’kmaq en habit traditionnel

Des relations ont ainsi été établies avec les Mi’kmaq, et les Innus (Montagnais). Il n’est pas certain par quel moyen Mathieu da Costa est parvenu à faire son travail de « truchement » (expression qui désignait la profession d’interprète à l’époque). Il existe deux possibilités.

-La première est qu’il utilisa le « Pigdin ». Il s’agit d’un dialecte issu du Basque mélangé avec des expressions des tribues locales. En effet, les Basques venaient de manière fréquente dans tout le golfe du Saint-Laurent, depuis bien longtemps, pécher la morue et avaient déjà entrepris de communiquer avec les populations locales dans le but d’effectuer des échanges.

-La deuxième est qu’il a vécu de manière prolongée dans un hameau d’une ou de plusieurs premières nations. Il aurait ainsi pu grâce à ses talents acquérir la langue en un temps assez rapide, pour ensuite les mettre au service du commerce et de la diplomatie.

Hieroglyphes Mi'kmaq

Hieroglyphes Mi’kmaq

Dans tous les cas, une chose est sûre, c’est qu’un contact précieux fût établi grâce à lui, et que ses capacités linguistiques ont été mises en service. Il faut savoir que le roi de France, Henri IV, ne finance point les expéditions. Le roi concède le commerce des fourrures, qui est le seul moyen de financer l’expédition navale. Les échanges et le commerce avec les autochtones est donc crucial pour la viabilité du voyage.

Beaucoup de liens ont donc été amorcés au courant de ces années là. Par la suite, Pierre Dugua de Mons sera amené à rentrer dans les terres et à effectuer d’autres contacts avec d’autres tribues, notamment les Innus (Montagnais). Le poste de traite de Tadoussac est toujours en activité. En réalité, Pierre Dugua de Mons cherche à établir un lieu où s’établir de manière permanente, une première ville en Canada. La capitale de la Nouvelle France sera en effet fondée en 1608, grâce entre-autres aux financements de ce dernier, mais c’est Samuel de Champlain qui la fondera.

Ceci est dû au fait que l’expédition de Pierre Dugua de Mons connaîtra des difficultés de viabilité économique. Un coup dur est porté lors qu’en 1607, Mateus da Costa est séquestré par un navire hollandais, le Lion Blanc. Hendrick Lonck et son équipage, issus des Pays Bas, se sont saisis de la personne de notre précieux interprète au large de Tadoussac. Le fait qu’il est gardé à bord est signe qu’il est une personne d’intérêt, de par ses capacités à communiquer avec les premières nations des environs.

Tadoussac, carte de Samuel de Champlain

Carte de Tadoussac, poste près duquel Mathieu da Costa sera capturé par un navire Hollandais. Carte dessinée par Samuel de Champlain

En 1608, Mathieu da Costa a été ramené en Europe par ses capteurs Hollandais. Une fois à Amsterdam, il est engagé par un commandant Français du nom de Nicolas de Beauquemare, pour une fois de plus oeuvrer comme « truchement » ou interprète, auprès des tribues amérindiennes en Canada pour établir des liens commerciaux.

En fait, Pierre Dugua de Mons, aussi de retour en métropole, vient de se faire octroyer un an de plus de monopole de traite de fourrures, par le roi. C’est sa seule possibilité de financement de l’établissement de Québec. Il veut donc engager les services de Mathieu da Costa une fois de plus. Il achètera donc le contrat de Nicolas de Beauquemare et enverra le secrétaire Jean Ralluau le ramener depuis Amsterdam jusqu’à La Rochelle pour ce nouveau voyage qui devrait durer trois ans, et pour la somme de 195 livres.

Pierre Dugua des Mons, déjà en train de financer la fondation de Québec par Champlain, n’ira pas avec Mathieu da Costa continuer les liaisons diplomatiques et de traite avec les peuples autochtones en Nouvelle-France. L’interprète sera emprisonné en 1609 par le secrétaire Jean Ralluau, celui qui l’avait ramené d’Amsterdam jusqu’au port de La Rochelle. Cet emprisonnement a été, semblerait-il, pour obliger Mathieu da Costa à effectuer les services pour lesquels il s’était engagé. Il se peut qu’il s’agisse d’un litige basé sur des malendtendus ou des insolences perçues par Jean Ralluau de la part de l’interprète.

Après ce litige au Havre, il est très plausible que Mathieu da Costa retournit en Nouvelle France pour continuer à exercer son métier. Il y a une mention de lui aussi tard que 1619 dans un procès faisant référence à des frais encourus par Nicolas de Beauquemare pour les fonds de subsistance de Mathieu da Costa. Cependant, la documentation concernant Da Costa est incertaine à ce sujet. Nous ne savons pas où il était à cette date. Il est impossible d’être certain si Mathieu da Costa est retourné ou non en Acadie ou en Nouvelle France. De plus, nous ne savons rien de sa fin de vie car sa trace dans la documentation se perd dans le brouillard de l’histoire.

Timbre Mathieu Da Costa

Timbre de Postes Canada, à l’effigie de Mathieu da Costa, lancé en 2017

Nous pouvons déduire de manière certaine que Mathieu da Costa excellait en sa profession. Le prix que Pierre Dugua de Mons offrit pour ses services atteste de sa qualité hors pair d’interprète, et de ses talents dans le domaine linguistique. Le fait aussi que les Pays Bas ont voulu s’emparer de lui en témoignent tout autant.

Il est un devoir collectif de se rappeler de ce personnage qui joua un rôle clef dans la construction du pays, et les premières relations avec les nations autochtones. La première personne noire à avoir foulé le sol de la Nouvelle Écosse, du Québec et donc du Canada, était donc un homme libre, dont les talents étaient en grande demande, et a effectué un travail d’une très grande valeur. C’est une fascinante page de l’histoire que celui de cet homme. C’est un volet historique qui est aujourd’hui de plus en plus raconté, et c’est un exercice des plus instruisants, et encourageants pour tous.

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